Rencontres Jean-Louis Cohen : « Héritages et perspectives »
Par l’ampleur de son œuvre et de ses engagements, Jean-Louis Cohen a profondément marqué le champ de l’histoire de l’architecture et de l’urbanisme, non seulement en France mais dans le monde. Historien de la modernité architecturale, il s’est attaché à en étudier les principales figures, ainsi que les développements plus anonymes, sans en négliger les moments les plus sombres. Participant à l’essor de l’histoire mondiale, il a mis l’accent sur les circulations internationales qui ont alimenté la globalisation de l’architecture. Ses terrains de recherche ont porté aussi bien sur l’Europe et l’Amérique du Nord que sur le Maroc colonial ou l’URSS, avec le souci constant d’analyser les connexions entre ces différentes scènes. Par-delà ces travaux fondamentaux, Jean-Louis Cohen a aussi forgé une approche de l’histoire et des concepts, comme celui d’« interurbanité », cherchant par là à caractériser les transferts complexes qu’il traquait entre les villes du monde. Auteur et chercheur prolifique, il n’a cessé d’enseigner et de renouveler les formes de la transmission, qu’il s’agisse de grandes expositions organisées sur différents continents, de la préfiguration de la Cité de l’architecture à Paris, ou de la série de cours publics donnés en tant que professeur invité au Collège de France.
Après la disparition soudaine de Jean-Louis Cohen en 2023, nous souhaitons revenir sur les héritages qu’il nous a transmis et nous interroger sur les perspectives qu’il a contribué à ouvrir pour l’histoire de l’architecture. Plus que d’organiser un hommage, il s’agit de réfléchir collectivement aux chantiers intellectuels qu’il a alimentés et parfois suscités, marquant plusieurs générations de chercheuses et chercheurs. Quel est le legs de la pensée et de l’action de cet historien qui nous anime aujourd’hui ? Comment nous en emparons-nous pour déployer de nouvelles pistes de recherche ? Comment nous en écartons-nous aussi ? Ces questionnements se veulent rétrospectifs, mais aussi tournés vers le présent et l’avenir de l’histoire de l’architecture.
Les Rencontres Jean-Louis Cohen prennent la forme d’un cycle de journées d’études internationales organisées à Paris. Chaque journée est consacrée à un thème permettant d’éclairer un aspect des héritages et perspectives ouverts par son travail. Les propositions de communications s’inscriront dans chacun des thèmes définis. Elles peuvent porter sur un aspect particulier de la production de Jean-Louis Cohen (livres, expositions, enseignements, etc.), sur des enjeux plus méthodologiques (concepts, approches, sources, etc.) ou encore sur des travaux de chercheurs discutés en lien avec ses apports. Ces Rencontres sont non seulement ouvertes aux personnes ayant interagi avec lui, mais aussi et surtout aux chercheurs avec lesquels son travail résonne.
Thème de la troisième rencontre : « L’histoire de l’architecture et ses sources »

L’histoire de l’architecture est traversée de mutations profondes et Jean-Louis Cohen a été un acteur central de ces changements qui continuent de s’opérer. En 2015, il soulignait ainsi combien « le domaine de l’histoire de l’architecture a été fondamentalement transformé depuis le dernier quart du XXe siècle, dans ses objets comme dans ses méthodes1 ». Trois ans plus tard, il s’interrogeait sur le renouvellement des publics et des usages, mais aussi des modes de récit de cette discipline. Son parcours de chercheur et d’enseignant témoigne aussi d’une réflexion sur ses sources et ses récits.
Objets
En prise avec les dynamiques qui ont traversé les sciences humaines et sociales, l’histoire architecturale et urbaine a été marquée par un élargissement du champ de ses objets de recherche. La focalisation sur ses figures les plus héroïques a fait place à un intérêt croissant pour ses acteurs et actrices secondaires, renouvelant par là-même le canon de la discipline. Les travaux de Jean-Louis Cohen et de bien d’autres chercheurs et chercheuses ont ainsi fait apparaître un paysage beaucoup plus complexe qu’une historiographie centrée sur des mouvements bien délimités ou des figures perçues comme isolées. L’histoire de ce que l’on nomme encore parfois le « Mouvement moderne » a en particulier été largement transformée par ces apports, tandis que l’étude des transferts culturels à l’échelle mondiale, mais aussi des résistances à la modernisation, ont renouvelé les analyses. Cet effort d’élargissement des objets de l’histoire de l’architecture se poursuit actuellement selon d’autres pistes, qu’il s’agisse des édifices « ordinaires », souvent anonymes, de la variété des formes de pouvoirs que sert l’architecture, ou encore des dimensions environnementales de l’acte de bâtir.
Sources
Parallèlement au renouvellement des questionnements qui animent l’histoire de l’architecture, qu’elle soit menée par des historiens de l’art ou par des architectes de formation, ce sont aussi les sources utilisées par les chercheurs qui ont changé et continuent d’évoluer. À cet égard, le travail de Jean-Louis Cohen était caractérisé par sa capacité à manier une grande diversité et surtout une immense quantité de sources, s’affranchissant des frontières nationales comme disciplinaires, tout en se jouant des barrières linguistiques. Aux sources « classiques » de l’histoire de l’architecture que sont les bâtiments eux-mêmes, ainsi que les archives, les publications et les documents graphiques, s’ajoutent des informations issues de l’histoire orale (grâce à des documents existants ou des entretiens menés ad hoc), tandis que des matériaux issus de sphères comme la politique ou la technique sont venus enrichir les corpus étudiés. Ces sources progressent encore, notamment sous l’effet des mutations induites par les outils numériques, qui permettent aux chercheurs d’accéder facilement à de très grandes bases de données, tandis que les fichiers produits par des architectes ou d’autres acteurs deviennent eux-mêmes des sources, qu’il s’agit désormais d’étudier. Qu’en est-il aujourd’hui de l’enjeu disciplinaire que représentent les sources et les outils pour faire l’histoire de l’architecture ?
Récits
L’évolution des objets et des sources de l’histoire de l’architecture s’est logiquement accompagnée de changements dans les récits qui en sont proposés. Le travail de Jean-Louis Cohen est là encore symptomatique de ces évolutions. S’il a pratiqué lui-même le genre très établi de la monographie, en consacrant des ouvrages à André Lurçat, Le Corbusier, Mies van der Rohe, ou plus récemment Frank Gehry, il a aussi œuvré pour composer des analyses plus transversales, souvent centrées sur les circulations internationales. Dans le même temps, il s’est essayé au genre de la grande synthèse qui a culminé en 2012 dans L’architecture au futur depuis 1889. Ce faisant, plusieurs questions se sont posées, à lui comme à bien d’autres. Comment renouveler le genre de la monographie, notamment au regard des nouveaux questionnements sur les notions d’auteur et d’auctorialité ? Comment construire des histoires centrées sur des scènes nationales, tout en intégrant les dynamiques de l’histoire mondiale ? Peut-on encore composer de vastes panoramas, au moment où l’inflation des travaux ne cesse de multiplier les éclairages fragmentaires ? Dans quelle mesure les objets, les questionnements et les méthodes émergents sont-ils en train de faire apparaître de nouveaux récits ?

